Sur Twitch, on ne compte pas les vues. On construit la confiance.

Chloé Le Hors, fondatrice de Cleophele Agency, démonte les idées reçues sur Twitch et explique pourquoi les marques qui boudent la plateforme passent à côté de leur meilleur levier de considération. 

Publié le
June 25, 2026

TABLE DES MATIERES

Ancienne joueuse de League of Legends reconvertie en dirigeante d'agence, Chloé Le Hors est l'une des rares expertes françaises à connaître Twitch de l'intérieur depuis ses débuts. Fondatrice de Cleophele Agency, elle accompagne annonceurs et créateurs de contenu avec une conviction bien tranchée : les marques qui pensent que Twitch n'est "que pour les gamers" passent à côté d'un levier d'influence parmi les plus puissants du marché. Entre KPIs mal compris, considération sous-estimée, idées reçues sur le public et concurrence grandissante de YouTube, elle décrypte sans filtre l'état réel de la plateforme en 2026.

Vous travaillez avec Twitch depuis 2012. Comment décririez-vous la plateforme aujourd'hui par rapport à ce qu'elle était il y a deux ou trois ans ?

Sur le marché français, Twitch a été réellement popularisé au moment du confinement lié au Covid. Après l'explosion d'audience de cette période, la plateforme s'est stabilisée avec en moyenne 1 Million de visiteur par jour en France en 2021 selon Médiamétrie. Et un tri naturel s'est opéré entre les créateurs qui en maîtrisaient les codes de la plateforme et les médias traditionnels qui n'ont pas su fidéliser leur public.

La grande évolution de ces trois dernières années réside aussi dans la dimension événementielle. En 2012, nous produisions déjà des tournois de jeux vidéo dans des salles de concert pour rassembler les joueurs hors de leurs chambres. Aujourd'hui, des tops créateurs comme Squeezie ont repris ce modèle de connecter le physique et le virtuel avec Twitch mais on s’éloigne du concept originel lié au gaming. Les formats populaires sont principalement des formats sports qui renforcent naturellement ce besoin de partager un moment.
Et le mur entre la TV et Twitch tombe peu à peu avec des streamers qui deviennent chroniqueurs TV, des animateurs TV qui deviennent streamers, des formats hybrides et même des co-diffusions.

Le virage le plus récent est celui de l’arrivée d’un tout nouveau public. Depuis environ un an, des créateurs phares de TikTok ou Snapchat, comme Benoît Chevalier ou Lena Situation, investissent Twitch pour produire des lives plus complexes et surtout pour le modèle de monétisation. Ils amènent avec eux un public qui ne s'intéresse pas du tout au gaming, ce qui diversifie les profils et élargit progressivement l'audience globale de la plateforme.

Quand des créateurs migrent depuis TikTok ou Snapchat, est-ce qu'ils arrivent à amener leur audience avec eux ?

Oui, et les chiffres le prouvent : certains TikTokeurs font des démarrages fulgurants. Ils ne séduisent pas les natifs de Twitch, ils débarquent avec leur propre communauté, ultra-engagée et déjà rodée au format live.

La vraie limite à ce transfert d'audience, c'est la tendance au multistreaming. Beaucoup de créateurs diffusent partout en même temps. Or, pourquoi un viewer ferait-il l'effort de découvrir une nouvelle plateforme si son contenu est déjà disponible sur son application habituelle ? Si Twitch tire son épingle du jeu, c'est d'abord pour son confort technique : ses outils de modération, d'intégration des sponsors et de monétisation sont ce qui se fait de mieux pour les streamers. Côté spectateurs, l'accès est immédiat. Pas besoin de compte pour regarder : on arrive sur l'interface et on "zappe" d'un live à l'autre comme à la télévision. C'est une barrière à l'entrée en moins.

Le premier frein aujourd’hui pour les agences et les marques reste “éditorial”. Twitch souffre encore du cliché "geek et jeu vidéo" et même si les derniers records d'audience se font sur du sport ou du divertissement, le gaming reste le contenu roi de la plateforme.
Le risque pour nous, c’est que si YouTube décide demain d’améliorer son module de live en y intégrant les mêmes fonctionnalités techniques et le même confort, Twitch perdra alors son principal avantage concurrentiel.

Comment fonctionne la découverte de contenus sur Twitch ? 

Contrairement à TikTok ou Instagram, Twitch ne mise pas tout sur le scroll infini dicté par un algorithme passif, même si l’application mobile s’y essaie un peu. La découverte ici est beaucoup plus active. Si tu as un compte, la plateforme priorise tes streamers favoris, puis te suggère des créateurs aux contenus similaires. Sans compte, tu tombes directement sur les top créateurs en live au moment de ta connexion.

L'interface est pensée pour faciliter la vie et donner l’impression d’un contenu live infini. Dans la barre latérale, tu as une vue d'ensemble directe : tes abonnements en ligne d'abord, puis les top profils ou des recommandations ciblées selon tes habitudes de visionnage.

Le vrai cœur de la découverte, c'est la section "Découvrir" et ses catégories par centres d'intérêt. Et c'est là que l'expérience utilisateur devient unique. Si tu as envie de Just Chatting, tu entres dans la catégorie et tu filtres les lives. Tu peux choisir les grosses audiences, mais tu peux aussi inverser le filtre pour chercher des streams avec très peu de viewers. Ça te permet de te poser chez un petit créateur pour interagir directement avec lui et avoir un vrai dialogue dans le chat. C'est un usage qu’on ne retrouve pas sur les autres plateformes et qui nous permet d’avoir des taux d’engagement et de complétion incomparables !

Ce désir d'interagir avec un créateur qui a peu de viewers, ça attire vraiment une partie du public ?

Absolument, car l'interaction est le véritable moteur de Twitch. Les gens ne viennent pas seulement pour consommer du contenu, mais pour rompre l'isolement, trouver une communauté et, surtout, dialoguer en direct.

Tout dépend de l’expérience recherchée. Les tops créateurs offrent une ambiance digne des grands stades, mais les chaînes intermédiaires – autour de 40 ou 50 viewers – représentent le véritable sweet spot. C’est le ratio parfait : il y a assez d'ambiance pour faire vivre le chat, mais la taille reste humaine, ce qui permet au streamer de lire et de répondre à tout le monde.

Cette quête de reconnaissance est omniprésente. Les viewers répètent leurs messages ou dépensent leurs points de chaîne pour capter le regard du créateur. C'est tout l'esprit du fameux hashtag #JYFUS ("J'y fus"). Sur les plus petites chaînes, cette exigence de proximité est encore plus radicale : si le streamer rate une ligne, le viewer lui fait tout de suite remarquer : "Je t'ai écrit, tu ne m'as pas vu !". Ce que le public achète ici, ce n'est pas une simple vidéo, c'est l'authenticité d'un moment partagé en temps réel.

Pour les marketeurs qui ont l'habitude de raisonner en volume de followers, qu'est-ce que tu leur conseilles ?

Mon premier conseil : oubliez la course aux volumes d’impression. On ne travaille pas du tout les mêmes objectifs sur TikTok ou YouTube que sur Twitch. Si vous cherchez de la notoriété pure, Twitch est un terrain difficile — même un Squeezie n’y fait pas les mêmes scores d’audience brute que sur YouTube.

En revanche, pour travailler la considération, Twitch est ce qui se fait de mieux. Pourquoi ? Parce qu'on a le luxe du temps. Un live dure entre deux et sept heures. C’est l’espace idéal pour faire une vraie démonstration produit et lever les doutes en direct. Prenez Samsung : en live, le streamer a le temps de montrer le téléphone, de l’éprouver et de répondre aux questions cruciales du chat ("Est-ce que la batterie tient toute la journée ?", "Tu l'as testé en voyage ?"). Sur Instagram, le post est figé, le discours est descendant et le public doit vous croire sur parole. Sur Twitch, on est dans l’échange et on partage un café entre potes. La recommandation a donc la même force que celle d’un conseil d'ami.

J’ai l’exemple d’une créatrice avec qui je travaille qui s'est mise au running. Elle utilise son tapis de course en live, sans aucun sponsor. En six mois, sa communauté a déjà acheté trente tapis ! Ce ne sont pas trente ventes issues d’une campagne marketing, c'est de la considération à l'état pur. Les viewers ont acheté parce qu'ils ont eu la preuve par l’usage, jour après jour, que le produit fonctionnait.

Ce n’est pas de la notoriété quantitative, c’est de l’engagement basé sur un lien de confiance réel. Plus j’avance, plus je suis convaincu que l'ADN de Twitch réside là. Et les marques qui l’ont compris sont celles qui ont les meilleurs résultats sur la plateforme.

Et pour les marques qui ont peur du format live, de ne pas contrôler ce qui va être dit ?

Si vos contraintes juridiques sont trop lourdes (pharmaceutique, événement sportif international) on oublie le live ! On ne se force pas, on évite de passer un mauvais moment …

On bascule sur les solutions de la régie publicitaire de Twitch : pré-rolls (comme sur YouTube), habillages de page ou capsules vidéo pré-enregistrées qui seront diffusées pendant le live. C'est du média classique, 100 % maîtrisé et sécurisé, c’est pas de l’influence mais c’est au bon endroit et ça mime les codes de la creators economy.

Pour les marques qui osent sauter le pas du direct, tout est une question de casting. Il faut choisir des professionnels chevronnés. Des profils comme Domingo ou Samuel Etienne, qui viennent du journalisme ou de l’animation, maîtrisent les discours de marques sur le bout des doigts. Le risque zéro n'existe jamais et c'est le jeu du direct, comme pour un match de foot à la télé, mais travailler avec de vrais pros limite drastiquement les dérapages.

Enfin, si vous êtes plus joueur, il y a l'option du gifting : vous envoyez votre produit à un créateur sans brief ni contrat financier, et vous le laissez faire. C'est sans garantie, mais l'authenticité est maximale. Et si le créateur parle de vous en live, c’est gagné !

Les KPIs sur Twitch sont différents de ce que les marques ont l'habitude de lire. Comment les expliquer ?

Le problème avec les KPIs de Twitch, c’est qu'ils ne ressemblent à rien de ce que les marketeurs ont l'habitude de piloter. Les puristes de la plateforme vous parleront d'average viewers (audience moyenne), de pics ou de followers. Les agences, elles, vont traquer les vues cumulées pour pouvoir se comparer à Youtube et Tiktok. Mais si vous plaquez une grille de lecture YouTube sur Twitch, vous passez totalement à côté du sujet.

Soyons réalistes : pour 100 000 €, une marque s'achète un voir même 2 millions de vues sur YouTube avec un top créateur. Sur Twitch, ce même budget permet de financer une très belle production (plateau, concept, invités), mais un top profil fera plutôt 300 000 vues. C’est trois fois moins de notoriété brute. Il faut donc évacuer la course au volume dès le départ : sur Twitch, on n'achète pas du quantitatif, on achète de l'ultra-qualitatif.

Le vrai KPI ici, c’est la puissance de la mémorisation et l’engagement du chat. C’est incomparable aux autres plateformes. Avec par exemple 17% d'engagement et des audiences qui restent connectées les 2H entières de live ! Une mémorisation hors du commun avec une prise de parole le lundi et lors du live du mercredi, les viewers non seulement s'en souviennent, mais ils se sont aussi approprié le message. Vous allez voir des messages du type : "Hé, t'as oublié de dire que le téléphone avait cette option, tu l’as dit lundi !". C'est phénoménal : le chat intègre l’argumentaire commercial au point de le répéter naturellement aux autres membres de la communauté.

En plus de cette mémorisation, la plateforme offre une réactivité business immédiate grâce aux commandes de chat. Par exemple, pour Samsung, un simple Samsung programmé toutes les vingt minutes — mais aussi activé à la demande par la communauté — pousse un lien commercial directement dans le flux. C’est un engagement en temps réel, interactif et ultra-engagé, qu'aucune vidéo classique ne pourra jamais reproduire.

Il y a aussi les clips que les gens créent en direct pendant les lives. Comment ça fonctionne et qu'est-ce que ça apporte à une marque ?

Si vous trainez sur les réseaux sociaux, vous avez forcément vu des extraits de live… C’est des clips. Un contenu créé par les viewers !

Le principe est simple : pendant qu’un créateur est en plein live, les spectateurs peuvent choisir de capturer leurs moments préférés. Pour une marque, l’impact est colossal. Souvent, ces extraits ne restent pas sagement sur Twitch : ils s'exportent massivement et inondent TikTok, Instagram ou YouTube Shorts, souvent propulsés par des comptes de fans ultra-actifs. C’est là que se crée la fameuse FOMO (Fear Of Missing Out). En voyant défiler ces moments d'anthologie ou ces punchlines partout sur leurs feeds, les absents ressentent une frustration immédiate. Le clip réussit le tour de force de transformer un événement éphémère en un contenu permanent qui donne une obsession au public : "J'ai raté ça, je ne dois absolument pas manquer le prochain live." 

Dans nos bilans de campagne, le volume de clips créés et leur résonance sur le web sont des KPIs majeurs. Un simple extrait de live d’un top créateur peut cumuler des millions de vues sur les réseaux sociaux.

C’est l'argument ultime pour rassurer un annonceur parfois frileux sur les chiffres du direct : "Oui, l'audience brute sur le moment pouvait sembler modeste, mais la communauté était tellement engagée qu'elle a généré 100 clips. Trois d'entre eux ont fait 500 000 et 900 000 vues sur TikTok". Au final, on double ou on triple les performances globales du projet, de manière 100 % organique.

Twitch est souvent décrit comme une plateforme plus "positive" que les autres réseaux. Vous le confirmez ?

Oui, je le confirme. Quand on fait du direct, la création d'un espace safe n'est pas un bonus, c'est une nécessité absolue. Se faire insulter en temps réel est d’une violence inouïe. Contrairement à certaine plateforme, Twitch propose de nombreuses possibilités pour modérer les lives : possibilité de rendre le chat “privé” accessible uniquement aux followers, suppression des messages automatique sur mots-clés, protection lors des “raids” (quand un streamer envoie sa communauté chez un autre en fin de live) en imposant par exemple une charte de bonne conduite aux centaines de nouveaux arrivants. C’est objectivement la plateforme la mieux modérée du paysage numérique, même s'il reste des axes d'amélioration.

Cette positivité se ressent aussi dans la charge mentale des créateurs. Une fois vos outils configurés, vous appuyez sur un bouton, vous êtes en live, et c'est tout. Contrairement à YouTube qui exige un travail d'écriture, de montage et de promotion épuisant, Twitch offre une spontanéité qui libère l'esprit et favorise des échanges plus sains.

Enfin, il y a une démarche d'inclusivité ultra-volontariste. Twitch crée et protège des espaces dédiés aux minorités, aux femmes ou aux personnes LGBT, notamment via la création de guildes. Sur Twitch, la bienveillance n'est pas un simple discours marketing : c'est une mécanique d'outils techniques et de choix humains.

Pour une marque qui n'est pas dans le gaming, qui pense que Twitch n'est pas pour elle, qu'est-ce que vous lui répondez ?

On ne va pas se mentir : Twitch a été créé par et pour les passionnés de gaming, et le jeu vidéo y reste le contenu le plus consommé. Mais n'oublions pas une évidence : un gamer est un consommateur comme un autre. Il mange, il dort, il s'habille, il voyage et il a un compte en banque. Si vous êtes une marque grand public, votre cible est déjà sur la plateforme.

Depuis le confinement, Twitch a totalement fait éclater ses propres frontières. Le sport, notamment, est devenu un incontournable. Des événements massifs comme le GP Explorer de Squeezie, le DTR Fight de Billy, la Kings League ou le Eleven All-Stars d'Amine rassemblent des millions de personnes. Avant le sport rassemblait devant la télévision et c’était le seul moyen de créer ce grand frisson collectif ; aujourd'hui, les créateurs de contenu ont réinventé cette magie en direct. Cette génération a créé sa propre TV.

Au-delà du sport, la plateforme déborde de formats lifestyle : de la cuisine, des talk-shows, ou encore des van-lifers qui se filment en continu à l'autre bout du monde. Sur ce genre de profil, les opportunités pour des marques non-gaming sont infinies. Une créatrice de voyage peut collaborer de manière ultra-cohérente avec un constructeur d'appareils photo, une banque, un service de cartes SIM internationales ou une marque de croquettes pour son animal de compagnie.

Sur Twitch, les formats ne sont pas figés. Un streamer 100 % gaming peut très bien concevoir une émission spéciale sur le judo en fin d'année s'il est passionné. La plateforme offre une liberté absolue. Ta seule limite, c'est ta créativité.

On entend souvent dire que les communautés sur Twitch sont différentes, plus fortes qu'ailleurs, et que le public est plus diversifié qu'on ne le croit. Vous le confirmez ?

Je le confirme à 100 %, et c'est un combat quotidien contre les idées reçues. Regardons les chiffres : la France compte aujourd’hui 40 millions de gamers. Et les éditeurs de jeux le répètent depuis 2012 : il y a quasiment autant de joueuses (49%) que de joueurs. Franchement, se dire qu'en 2026 le gaming reste un bastion exclusivement masculin, c'est totalement aberrant. Les studios ne vendent pas leurs jeux qu’à une moitié de la population !

Le public de Twitch s'est massivement diversifié et le frein de l'audience unique "jeune homme de 20 ans" n’est absolument plus fondé. On y trouve énormément de femmes et une part très importante de viewers de plus de trente ans.

Je sais que certains annonceurs sont encore bloqués sur des vieux clichés, souvent parce que des agences mal informées racontent que Twitch c’est pour cibler les jeunes hommes. C'est une vraie erreur stratégique. Les communautés Twitch sont puissantes et engagées et il est grand temps que les marques mettent leurs grilles de lecture à jour!

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