Comment définissez-vous la brand safety en tant qu'ONG ?
Pour moi, c'est l'ensemble des pratiques qui visent à protéger l'image de l'association. Cela signifie éviter de s'associer à des créateurs ou des contenus qui sont inappropriés ou controversés. Notre approche est fondamentalement préventive : on va chercher des profils qui sont déjà alignés avec nos valeurs.
Par le passé, il existait une tendance à penser que si quelqu'un avait une audience énorme, il toucherait toujours plus de gens qu'un micro-influenceur. Mais ce qu'on a vu ces dernières années, c'est un glissement net vers les micro-influenceurs, voire les nano-influenceurs, parce qu'ils sont beaucoup plus alignés avec ce qu'on défend, et donc l'engagement est bien meilleur. Avec l'ère TikTok et la manière dont les gens consomment Instagram, le nombre d'abonnés n'est plus le facteur déterminant.
Ce glissement vers le micro et le nano implique de travailler avec davantage de créateurs. Est-ce que ça augmente la charge de vérification pour vous ?
Pas dans mon cas, non, parce que je ne fonctionne pas en volume. Je ne remplace pas une campagne avec trois créateurs à 200 000 ou 300 000 abonnés par une campagne avec cinquante créateurs à 10 000. Ce n'est pas comme ça que je travaille. Je préfère travailler au relationnel.
Ce qui m'intéresse davantage, c'est la performance et le taux d'engagement sur leurs contenus en général, avant de réfléchir à une collaboration. Il y a des créateurs avec lesquels je travaille qui ont 10 000 à 20 000 abonnés et dont les contenus sont très performants, précisément parce que le contenu lui-même est fort.
Quand vous devez évaluer un nouveau créateur, à quoi ressemble concrètement ce processus ?
C'est un sujet complexe, et quelque chose que je suis en train de travailler en ce moment même. On est une fondation créée par des surfeurs. Certains de nos ambassadeurs sont des athlètes de haut niveau. Et l'un des problèmes qui est apparu récemment, c'est la question des surf parks. Vous connaissez ces énormes piscines à vagues. Plusieurs projets ont obtenu des permis de construire en France, et nous sommes activement engagés contre, aux côtés de collectifs citoyens et d’associations locales. Il en existe déjà en Espagne, en Allemagne et ailleurs en Europe. Surfrider a un positionnement très clair contre les surf parks depuis plusieurs années, principalement à cause de leur impact environnemental, que ce soit en termes d’artificialisation des sols, de pollution ou encore de dépenses de ressources en énergie et en eau.
Le problème, c'est que les marques de surf et la fédération de surf invitent des surfeurs professionnels dans ces infrastructures pour mettre en avant ces piscines comme des centres d’entrainements. Les promoteurs approchent les surfeurs de haut niveau pour promouvoir les piscines et véhiculer une image “cool”.
Lorsque je suis arrivée à Surfrider il y a quatre ans, les athlètes avec lesquels je travaillais (sur d’autres sujets comme la pollution plastique ou la qualité de l’eau), n'allaient pas dans les surf parks. Je l'avais vérifié. Puis, au fil du temps, ils ont été invités par leurs sponsors et par les promoteurs du surf park. Et soudain, au milieu de notre collaboration (qui s’étale sur plusieurs années), certains ont commencé à communiquer sur leur entraînement dans l'un de ces parcs. Côté Surfrider, on doit veiller à la cohérence de notre image, sous peine de voir notre communauté nous reprocher des incohérences, ce qui peut nuire à notre réputation.
Alors qu'est-ce qu'on fait ? On est en train de travailler avec des athlètes engagés à nos côtés pour définir ce qu'on pourrait appeler des gradients d'engagement : quel niveau d'engagement attend-on de quelqu'un avec qui on collabore, dans quelle mesure aussi les athlètes peuvent s’emparer de ce combat-là et éventuellement se positionner à nos côtés, et enfin à partir de quel moment dit-on clairement qu’on sera peut-être amenés à annuler notre partenariat ? Pour l'instant, la solution pratique a été de décaler nos publications pour qu'elles ne soient pas trop proches de ces invitations sponsorisées.
Cependant, concernant nos futures collaborations, je ne suis pas convaincue que nous puissions poursuivre avec des surfeurs professionnels, ce qui serait malheureusement aussi regrettable pour l’ONG et pour nos autres thématiques qui pourraient toucher leurs communautés. De leur côté, il n'ont parfois pas vraiment le choix : ils sont financés par des sponsors qui leur proposent d'aller dans ces parcs, et cette situation ne va pas changer.
Jusqu'où remontez-vous dans le passé d'un créateur pour le vérifier ? Y a-t-il un moment où vous décidez que quelque chose est trop ancien pour avoir de l'importance ?
C'est une question importante, et elle est aussi liée à la sincérité de l'engagement de la personne. Et c'est bien là ce qui rend la situation avec ces athlètes si délicate : ce sont des personnes souvent engagées depuis longtemps et dans plein de projets environnementaux. Certains d’entre eux collaborent aussi avec d’autres ONG comme Greenpeace ou encore Sea Shepherd. Donc on est aussi obligés de se demander si le problème n'est pas, en réalité, un manque d'information. Peut-être qu'ils n'ont pas eu accès à un discours suffisamment clair et grand public sur l'impact environnemental de ces projets. Peut-être qu'ils ne mesurent tout simplement pas à quel point une méga piscine à vagues est désastreuse en termes de consommation d'eau et d'électricité.
Donc oui, des erreurs arrivent. La question est de savoir si l'engagement est sincère et si la personne est ouverte à s’informer sur le sujet et si elle comprend notre positionnement. Ma préférence est toujours d'informer et de former plutôt que de montrer du doigt des créateurs et personnalités qui essaient de naviguer dans un univers environnemental qu'ils ne connaissaient pas forcément il y a encore peu de temps.
Certaines marques craignent que des filtres trop stricts basés sur les valeurs nuisent à la performance des campagnes. Pensez-vous qu'elles ont raison de s'inquiéter ?
J'ai l'impression qu'il y a quand même une espèce de backlash. En tout cas sur les sujets environnementaux. On fait quelques pas en arrière. Ce matin encore, je suis tombée sur un post qui montrait qu'il était de nouveau cool de fumer, avec certains créateurs en photo avec des cigarettes, alors qu'on avait eu tout un discours, porté aussi par des créateurs de contenu, pour dire que fumer c'était quand même pas si stylé que ça.
Et je me pose la question : dans quelle mesure la parole militante, qu'elle soit écolo, sociale, ou autre, est en train d'être discréditée d'une certaine façon ? Est-ce que c'est vraiment si important pour les marques en 2026 de collaborer avec des créateurs qui ont, comme on dit, patte blanche ? Je vois bien qu'on reprend de plus en plus l'avion par exemple, que ces discours ont moins d'impact qu'avant. C'est une tendance réelle, et il faut être honnête là-dessus.
Sur le volet environnemental, on a appris à véhiculer un discours positif et non culpabilisant pour continuer à être considéré et à toucher des personnes qui ne sont pas encore sensibilisées. Mais même là, les contenus écolos ont de moins en moins de portée organique. J’ai l’impression que les algorithmes ont changé, et des contenus qui touchent aux enjeux environnementaux sont traités comme s'ils étaient politiques, rétrogradés derrière les contenus de divertissement.
Cela dit, ça dépend vraiment du marché. En Espagne, par exemple, nos contenus cross-postés avec certains créateurs performent systématiquement mieux que sur nos comptes français. Les sujets environnementaux semblent résonner beaucoup plus profondément auprès des communautés qu'on touche. Donc je ne ferais pas une affirmation universelle. C'est spécifique à chaque pays, à chaque audience.
Surfrider travaille dans plusieurs pays. Comment votre approche de la sélection des créateurs diffère-t-elle selon les marchés ?
En Allemagne, par exemple, notre communauté est actuellement assez petite, donc je me concentre sur un petit nombre de créateurs très précisément adaptés à ce qu'on fait. Par exemple, la créatrice avec laquelle j'ai travaillé récemment est une doctorante qui fait des recherches sur les coraux et qui produit des contenus éducatifs sur l'océan. C'était son tout premier contrat rémunéré, ce qui était touchant. Elle a 20 000 abonnés. Mais elle correspondait exactement à notre programme de sciences participatives et de collectes de déchets, qui s'appelle maintenant Retrace. L'objectif était d'atteindre sa communauté et de l'engager à venir faire des collectes de déchets. J’ai travaillé avec elle sur plusieurs contenus pour construire quelque chose de précis et de cohérent.
En Espagne, la communauté des créateurs avec lesquels je travaille est beaucoup plus importante, autour de 200 000 à 300 000 abonnés, et les contenus ont toujours très bien performé, souvent mieux que ce qu'on fait sur le compte Surfrider France. Ça dépend vraiment du pays.
Quant aux collectes de déchets, on les fait depuis 30 ans et on se pose sincèrement la question de savoir comment continuer à en parler d'une manière qui donne envie de s'engager. C'est un travail permanent.
Que diriez-vous à une ONG ou une marque hésitante à se lancer dans le marketing d'influence par peur de perdre le contrôle de son message ?
Je suis sincèrement convaincue que travailler sur les réseaux sociaux, travailler avec des ambassadeurs, travailler l'influence, c'est une manière de toucher un nouveau public qui est beaucoup plus qualifié en fonction des sujets qu'on veut porter. Si on choisit bien les personnes, elles ont compris tout ce que toi, en tant que marque ou organisation, tu n'as pas encore compris sur les réseaux sociaux. Les créateurs de contenu sont des professionnels. Ils ont tous les codes de ces plateformes.
L'inquiétude autour du contrôle est compréhensible, mais la dynamique n'est pas si différente des médias traditionnels : on donne la parole à un ambassadeur, on le brief, on le forme, on s'assure qu'il a bien compris le message. La différence avec les réseaux sociaux, c'est qu'on n'a pas besoin d'attendre la diffusion. On reçoit le contenu en avance, on peut le revoir, le valider ou non. Pour des contenus scientifiques en particulier, c'est une valeur ajoutée considérable.
La question de la brand safety, dans le sens de ne pas savoir à côté de quel contenu le vôtre va apparaître, c'est aussi une affaire de relation. C'est pour ça que, ça peut paraître évident, mais je ne commence jamais un appel en plongeant directement dans le brief. Je commence toujours par : comment tu vas ? Où est-ce que tu travailles en ce moment ? Avec quelles marques tu collabores ? Certains créateurs travaillent avec cinq à dix marques par mois. Ça compte. Ça dit dans quel écosystème tu t'intègres. Parce que quand quelqu'un scrolle le feed d'un créateur, il voit tout, toutes les collaborations, dans l'ordre.
Au-delà de la gestion du contenu, les marques doivent aussi être de plus en plus prêtes à donner la parole à des communautés qui ne sont pas les leurs. Les créateurs sont là pour animer des conversations, et cette tendance s'accentue en 2026 : tout passe dans la section commentaires.
On a fait quelque chose l'année dernière avec un créateur, athlète de haut niveau en course à pied, engagé pour l'environnement. Il a lancé un contenu en demandant : devrait-on supprimer les cigarettes dans les stades ? Et il a argumenté sous plusieurs angles, raisons de santé pour les sportifs et argument environnemental que tout ce qui est jeté par terre finit dans l'océan. Il a généré du débat et de l'engagement sur un sujet qui, pour nous, est vraiment difficile à faire vivre. C'est ça avec les créateurs extérieurs à votre organisation : ils posent les questions que les gens ordinaires se posent, et ils vous apportent quelque chose que vous ne pouvez pas fabriquer de l'intérieur.
Et au-delà du digital, investissez dans les rassemblements dans la vraie vie. Les gens ont envie de se retrouver physiquement, et on le sent de plus en plus en 2026. Les réseaux sociaux peuvent être un support pour parler d'événements, mais construire un événement autour d'un influenceur et d'une cause parle aux gens d'une manière que le contenu digital seul ne peut plus atteindre.